| Le samedi 9 mai 1931, l'écrivain
John Neihardt se rend sur le champ de bataille de Wounded
Knee. Il souhaite contempler la colline où les victimes
de la boucherie organisée par les militaires blancs sont
enterrées dans une fosse commune, afin d'écrire les
scènes finales de son oeuvre majeure, Cycle
of the West. Il poursuit ensuite sa
route jusqu'à la réserve proche de Pine Ridge, où
l'attend le vieux guerrier et homme-médecine oglala
lakota Black Elk (Elan Noir). Neihardt vient recueillir
les souvenirs de ce saint homme, vénéré par son peuple
en tant que dépositaire d'une vision qu'il eut en 1873,
alors qu'il n'était encore qu'un petit garçon, et qui
le désigna comme le Sixième Grand-Père, c'est-à-dire
"le représentant spirituel de la terre et de
l'humanité".
Black Elk est né en 1863, à une époque où le
responsable du tristement célèbre Bureau des affaires
indiennes décrit les autochtones comme "des
populations à qui on ne saurait faire davantage
confiance qu'à une bande de loups errant dans les
montagnes". C'est pourtant une société civilisée
à la spiritualité élevée que décrit Black Elk. Pour
Neihardt, baptisé "Arc-en-Ciel flamboyant" par
ses amis indiens, il évoque sa Grande Vision de 1873, le
rite de la danse du Soleil, la danse des Fantômes, La
Pipe sacrée, la vision des Etres-Tonnerre. Ce Little Big
Man avant l'heure raconte son amitié pour Crazy Horse,
la bataille de Little Bighorn, le massacre de Wounded
Knee et le Wild West Show
de Buffalo Bill, qui l'a emmené avec lui en Europe, où
Black Elk rencontra la reine Victoria.
En 1932, Neihardt publie Black
Elk Speaks, puis, en 1951, When the Tree Flowered,
deux immenses succès qui acquirent aussitôt le statut
de "bible moderne des Indiens d'Amérique". Ces
deux ouvrages sont également, écrit Raymond J.
DeMallie, auteur de cette nouvelle édition commentée du
Sixième Grand-Père,
"la pierre de Rosette des Amérindiens, car ils
représentent, aussi bien pour les Indiens que pour les
non-Indiens d'aujourd'hui, une porte d'accès à la
culture indigène américaine du XIXe siècle, une clé
pour comprendre l'Amérique actuelle en s'appuyant sur
les modes de pensée de l'Amérique indienne plus
ancienne".
Les agents du FBI qui semèrent la terreur sur la même
réserve de Pine Ridge, entre 1973 et 1975, où une
soixantaine d'Indiens moururent d'un mort violente et
inexpliquée, n'avaient certainement pas la moindre idée
de la richesse de la culture qu'ils étaient en train de
dévaster pour aider les grandes compagnies à mettre la
main sur l'uranium que recelait le sous-sol des terres
abandonnées aux descendants de Crazy Horse (lui-même
assassiné à Pine Ridge).
Ces violences culminèrent à Oglala, le 26 juin 1975. Ce
jour-là les hommes du FBI, appuyés par des milices
indiennes armées et manipulées par eux, ensevelirent
sous un déluge de feu le camp provisoire des militants
de l'American Indian Movement (AIM) venus protéger
pacifiquement les habitants de Pine Ridge. Après
quelques coups tirés en l'air, les assaillis, parmi
lesquels des femmes, des vieillards et des enfants
affolés, parvinrent à fuir le champ de bataille, où
l'on devait retrouver les corps de deux agents du FBI.
L'un des dirigeants de l'AIM, Leonard Peltier, un Sioux
Lakota, appelé "Celui-qui-mène-le-peuple" ou
"Vent-qui-chasse-le soleil", trouva refuge au
Canada (comme des années avant lui Sitting Bull, fuyant
le désastre de Little Bighorn). Au terme d'une
procédure truquée, Peltier fut extradé. (Des années
plus tard, les Canadiens, furieux, exigèrent, sans
succès, son retour.) Après avoir terrorisé une jeune
mère indienne en lui montrant les photos d'une militante
de l'AIM assassinée dont on avait coupé les mains pour
procéder à la recherche d'empreintes digitales, le FBI
obtint d'elle des aveux selon lesquels elle avait vu son
amant - c'était faux - Leonard Peltier tuer les deux
agents de sang-froid - encore faux. Plus tard, elle se
rétractera, comme se rétracteront les accusateurs de
Leonard: ils reconnaîtront qu'il n'y a pas la moindre
étincelle d'une preuve, pas plus que la plus petite
lueur que cette femme ait pu être témoin de quoi que ce
soit. Rien n'y fait, pas même les pétitions du
dalaï-lama, de Desmond Tutu, de Rigoberta Menchu, du
sous-commandant Marcos ou de Jesse
Jackson:"Vent-qui-chasse-le-soleil" est
derrière les barreaux depuis 25 ans, actuellement
détenu à la prison de Leavenworth, sous la matricule
n° 89637-132.
"Est-il mal de ma part d'aimer les miens?
Est-ce malfaisant de ma part parce que ma peau est rouge?
Parce que je suis Sioux? Parce que je suis né là où
mes pères vivaient? Parce que je suis prêt à mourir
pour mon peuple et mon pays?"
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| Mille Femmes blanches,
le roman de Jim Fergus, salué à sa sortie par Jim
Harrison, témoigne à sa façon du fossé
d'incompréhension qui existe entre les indigènes et les
Wasichus (littéralement: Ceux-qui-laissent-la-viande).
En septembre de l'année 1874, le chef cheyenne Little
Wolf qui son campement pour rencontrer à Washington, le
président Ulysses Grant. Reçu en grande pompe au
Congrès, il commence par cette déclaration:" A
cause du mal que vous avez apporté avec vous - il montre
les marques de variole sur son visage - et à causes des
guerres que vous avez déclarées - il désigne les
cicatrices sur sa poitrine - nous sommes maintenant peu
nombreux. Le Peuple disparaîtra bientôt entièrement,
comme les bisons de notre pays." Little Wolf fait
alors cette incroyable proposition: échanger 1000
chevaux cheyennes contre 1000 femmes blanches.
"Ainsi, poursuit le chef indien, nos guerriers
logeront leur graine dans le ventre des femmes blanches.
Elle s'épanouira dans leurs entrailles et la prochaine
génération de nos enfants viendra au jour dans votre
tribu pour jouir de tous les privilèges qui y sont
associés." En entendant ces propos l'épouse du
président Grant s'évanouit, tandis que les membres du
Congrès se mettent à huer Little Wolf, qui devra être
reconduit sous bonne escorte dans sa tribu.
De cette anecdote authentique, le journaliste Jim Fergus
a tiré un roman tragique dans lequel la Maison-Blanche,
finalement sensible aux arguments des Cheyennes, aurait
conçu un programma secret, le FBI (Femmes blanches pour
les Indiens). Une cohorte de femmes - prostituées,
esclaves noires en fuite, reprises de justice,
alcooliques, débiles ou folles - trouve ainsi le chemin
des Grandes Plaines. Ayant adopté le style de vie et les
coutumes indiennes, on tetrouvera certaines d'entre elles
en première ligne à Little Bighorn aux côtés de leur
époux. Mais elles aussi connaîtront leur Wounded Knee.
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