Eugène de Girardin
(Page de François de Gourcez)

Le Projet Girardin offre de faire découvrir le voyage de Girardin

et sa collection inédite de dessins du Far West :

Site Internet : http://projetgirardin.free.fr/

Eugène de Girardin, un Français sur les pistes du Far West

 

Parmi les trésors que le temps fait resurgir, les albums de dessins du Far West du français Eugène de Girardin se dévoilent après un siècle et demi d’oubli.

Légués à l’un de ses amis de collège, ils ont été transmis avec son histoire à ses descendants. Celle-ci raconte que le jeune homme, renvoyé du collège de Vendôme et chassé par son père, s’était fait mousse pour les Amériques. Il y avait voyagé en tous sens avant de mourir en Argentine...

 

Du Maine-et-Loire à Saint-Louis

Eugène de Girardin voit le jour en Maine-et-Loire, près d’Angers, le 2 décembre 1828 – vingt-deux ans après l’annonce devant le Congrès américain par le président Jefferson du succès de l’expédition d’exploration vers l’Ouest conduite par les Américains Lewis et Clark de 1804 à 1806.

Le rapprochement n’est pas vain, car le jeune homme est, vingt ans plus tard, en 1848 – année de la découverte d’or en Californie – sur les pas de Lewis et Clark, cinquante ans après eux, un Français sur les pistes du Far West, à l’aventure dix années durant par-delà la Frontière, cette ligne, mythique qui partage les Etats-Unis entre la Civilisation et l’Ouest sauvage.

En 1864, " E. de Girardin, de Maine-et-Loire " signe à Paris un article intitulé Voyage dans les Mauvaises Terres du Nebraska dans la revue de voyage Le Tour du Monde, nouveau journal des voyages, illustré par nos plus célèbres artistes qui relate ses premiers voyages de 1849 et 1850 dans les Badlands (Dakota du Sud), à la recherche de fossiles.

Ce texte, accompagné de gravures de Lancelot réalisées " d’après les croquis rapportés par le voyageur " (plusieurs originaux se retrouvent dans les albums) et de cartes, est suivi d’une notice géologique signée par David Dale Owen, tenu pour le père de la géologie scientifique américaine. Ses premières lignes ouvrent sur dix années passées à sillonner l’ouest américain :

 

" J'avais été chercher fortune à Saint-Louis, la grande cité du Missouri; tour à, tour commissionnaire, colporteur, ou conducteur de mulets, j'allais aussi, moi, suivre le courant de l'émigration, vers la terre promise de Californie, quand je rencontrai un géologue américain qui devait partir ce jour même pour un long voyage d’explorations à travers le continent américain. J'obtins de l’accompagner comme dessinateur; on me demanda deux heures pour faire tous, mes préparatifs de voyage; c’est-à-dire, acheter un pantalon de peau de daim, deux chemises de laine, un revolver et une carabine, et je m'embarquai sur le steamboat Iowa, au milieu d'une cohue et d'un brouhaha des plus étourdissants. "

 

Le mystérieux Dr. Evans

Ces chevauchées à travers déserts, puis montagnes, dans la crainte des Indiens, des ours et des loups, souffrant de la chaleur, des moustiques, des serpents, mais encore du froid et de la faim en compagnie du Dr. Evans (1812-1861), explorateur de l’Oregon et du Washington, Girardin les entreprendra plus d’une fois. Ainsi atteindra-t-il au cours d’un voyage de dix ans l’Ile de Vancouver (Canada) comme la vallée du Grand Lac Salé (Utah), sillonnant en tous sens, après les Grandes Plaines (Missouri, Nebraska, Dakota du Nord et du Sud), le vaste " empire du Nord-Ouest " américain (Idaho, Washington, Oregon), situé au-delà de la vaste chaîne des Montagnes Rocheuses (Montana pour la partie nord).

Le Dr. Evans (que les Indiens Blackfeet surnommeront " l’homme qui a tué le choléra ") et Girardin franchiront plusieurs fois les Montagnes Rocheuses, restant liés jusqu’en 1856 au moins, ainsi que l’attestent plusieurs dessins de la collection Bushnell datés de cette année-là (Bushnell Collection of Canadiana : 20 dessins de Girardin sont détenus par les Archives nationales du Canada. Ils proviennent d’un petit-fils du Dr. Evans).

Le Français est ainsi désigné comme l’assistant du géologue par le gouverneur Isaac I. Stevens qui dirige, tout en signant de nombreux traités avec les Indiens, l’exploration pour le tracé d’une ligne de chemin de fer vers le Pacifique entre les 47ème et 49ème parallèle Nord, de Saint Paul à Puget Sound.

Mandaté par le département de l’Intérieur, le Dr. Evans est géologue de l’expédition. Premier explorateur scientifique de l’Oregon et du Washington, cet aventurier reste encore une énigme pour les historiens américains. Les fragments de son journal son rares, parfois contestés, de même que son entière intégrité (mystère de la météorite de Port Oxford). Ce géologue consacra près de dix ans de sa vie à l’étude topographique et géologique de ces territoires. Cependant lorsque, après la guerre civile (1861-1865), un nouveau gouverneur du Washington prit son poste (Stevens a été tué au combat), il dut constater qu’il n’existait pas de relevé géologique du territoire. En effet le rapport d’Evans (Geological Survey of Oregon and Washington Territories), qu’eut pourtant entre ses mains l’imprimeur du gouvernement, à Washington D.C., ne fut jamais publié. Aujourd’hui perdu, ce document manuscrit de deux cent soixante-dix-sept pages renfermait cent cinq illustrations dont on peut raisonnablement penser qu’elles étaient de la main de Girardin. Sera-t-il jamais retrouvé ?

 

Traités et guerres indiennes dans le Nord-Ouest

Sans cesse plus nombreux, les colons américains défrichent et plantent, bâtissant bientôt des villes aux endroits même où les Indiens dressaient leurs campements. Repoussant chaque jour un peu plus les premiers habitants de ces territoires, c’est, à partir de 1850, le gouvernement lui-même qui offre leurs terres aux émigrants (Oregon Donation Land Act). La croissance américaine dans le Nord-Ouest est d’ailleurs si vive qu’une première série de traités, signée en 1851 en Oregon, ne sera pas ratifiée par le Congrès car elle fut alors jugée trop favorable aux Indiens.

A partir de 1853, Isaac I. Stevens, promu gouverneur du nouveau Territoire du Washington, ne cesse donc, tout en explorant le tracé d’une voie de chemin de fer vers Puget Sound (région de Seattle), de signer avec les différentes tribus de ces régions de nouveaux traités leur assurant une terre et des rentes gouvernementales.

Contre leurs vastes et riches territoires, les Américains proposent aux Indiens Nez Percés, Palouses, Spokanes, Cascades, Klikitats, Colvilles, Shastas, Champoigs, Santiams, Marysvilles, Umpquas, Cayuses, Klamaths, Lakes, Okinagans ou Chinooks, pour ne citer que ceux dessinés par Girardin dans le Nord-Ouest, des réserves situées dans les parties les plus ingrates du pays. Certains Indiens représentés par Girardin sont ainsi signataires de traités. 

L’iniquité de ces accords reste cependant flagrante, car les uns prennent ce que les autres sont contraints de céder. Cette injustice, l’exil sur des terres arides, la faim ou les deuils pousseront plus d’un Indien à la révolte. On parle, en 1855, dans le Nord-Ouest, de guerre – Girardin signe un dessin de la Columbia River " during the war ". En janvier 1856, le village de Seattle, qui tient son nom du chef Dwamish de la région, est attaqué. Mais si certains colons se découragent, d’autres se vengent. Le trop ordinaire jeu des provocations et des vengeances conduira ainsi Girardin à exécuter deux dessins datés de juin 1856 présentant la ville de Cascades, située sur les rives de la Columbia, " deux jours après le massacre "

Face aux révoltés, d’autres Indiens servent de guide pour l’armée américaine qui les combat. Ceux-là ont choisi leur camp sans ambiguïté. Mais peut-être résumerions-nous pour l’heure assez bien cette époque en feuilletant tout simplement les albums : les deux derniers dessins d’Indiens (des Palouses) qu’on y trouve, datés de 1859, portent chacun la mention " pendus "…

 

Les albums de Girardin, un témoignage rare et inédit

La cinglante authenticité de ces annotations traduit assez justement l’impression qu’on ressent en découvrant le travail du jeune voyageur. L’Histoire des Etats-Unis et du Canada nous y est en effet présentée sans fard, au fil d’un périple de plusieurs milliers de kilomètres. Or ces travaux se doivent désormais d’être cités au côté de ceux laissés par les artistes de l’Ouest que sont George Catlin (voyage dans le bassin de la Columbia en 1855 – c’est l’un des trois grands peintres des Indiens avec Karl Bodmer and Charles Bird King, dans les années 1830), l’Allemand Gustav Sohon, le Suisse Rodolph Kurz, et les Américains John Mix Stanley, James Madison Alden, John Gibbs, James G. Swan et Paul Kane.

Ainsi le Suisse Rudolph Friederich Kurz, qu’il croisa sans doute aux alentours de 1850 à Fort Union sur le Missouri, laisse-t-il plusieurs dizaines de travaux sur les Grandes Plaines détenus en Suisse et aux Etats-Unis.

Gustav Sohon, officier d’origine allemande employé par Stevens comme interprète en langue indienne, livre quant à lui de nombreux portraits de chefs et guerriers Flathead et Nez Percés (traités de 1855), dont le chef Nez Percés Lawyer, dessiné aussi par Girardin. Nombre de ses dessins furent détruits lors des bombardement de Berlin en 1944-45.

John Mix Stanley, artiste officiel de l’exploration pour le tracé d’une voie de chemin de fer, nous offre dans ses gravures le spectacle des forts et des vastes paysages du Nord-Ouest, mais l’essentiel de ses huiles sur toile ont disparu dans un incendie qui a ravagé une partie des collections de la Smithsonian dans les années 1860, où l’artiste les avait mises en dépôt dans l’espoir de les faire acquérir par le gouvernement.

James Swan, qui participe aux travaux de délimitation de la frontière nord-ouest, et James Madison Alden, auteur, en 1857, du premier ouvrage ethnographique sur les Indiens de la côte, voyagent et dessinent au même moment et dans les mêmes territoires, tandis que les dessins et aquarelles laissés par Paul Kane et George Gibbs les précèdent à peine (1845 à 1851).

 

L’Argentine et le Panama…

A l’inverse à tous ces hommes néanmoins (excepté Kurz), Eugène de Girardin ne reste pas aux États-Unis. Quittant le pays à l’orée de la guerre de Sécession, il rapporte en France ses albums et ses textes. Son Voyage dans les Mauvaises-Terres du Nebraska, qui évoque ses premières expéditions, en 1849 et 1850, paraît ainsi dans le premier semestre de 1864, à Paris.

La trace du voyageur se perd... Signalé en Maine-et-Loire en 1878, une généalogie nous apprend qu’il serait mort à l’âge de 59 ans, colon au Panama (où Evans séjourna à plusieurs reprises), soit au courant de l’année 1888, dont on se rappelle qu’elle est celle de l’hécatombe dans le contingent français de Ferdinand de Lesseps qui dirige les travaux de percement d’un canal vers le Pacifique ; le scandale éclatera à Paris l’année suivante.

Eugène de Girardin ne laisse pas de descendants connus et la famille Girardin est aujourd’hui éteinte dans toutes ses branches. La tradition orale de ceux qui se transmirent les albums livre quant à elle, on s’en souvient, le nom d’Argentine...

 

Si les dessins de Girardin sont bons, ils n’en sont pas pour autant exceptionnels par le trait ou la touche. Mais rares par leur seule nature du vivant de leur auteur, ils ont acquis au fil du siècle et demi écoulé un intérêt qui peut lui prétendre à cette qualification.

Témoignage sur un passé mythique aux Etats-Unis, l’œuvre du voyageur parti à l’aventure à vingt ans est l’un de ces trésors que le temps fait ressurgir pour qui est curieux de ce qui fut avant d’être, puis de devenir : les paysages et ceux qui les habitent.

 

François de Gourcez

Avril 2002

 

Textes et illustrations © François de Gourcez – Tous droits réservés

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