C'est au cours d'une
interview avec une vieille dame montagnaise que j'ai eu l'idée
d'écrire au sujet des chamanes. En fait, je demandai à la dame
s'il y avait toujours des "kamantushit" chez les
Montagnais. Sa réponse m'a laissé un peu perplexe: "un
chamane? Qu'est-ce que c'est ça, un chamane ?!"
Rien que le mot évoque
dans l'esprit des gens une foule d'images un peu floues, d'un
homme puissant ayant des pouvoirs extraordinaires et la
connaissance de mondes parallèles. Plusieurs le perçoivent
comme un sorcier, d'autre le voient comme un charlatan sans
scrupules. Mais qui était-il exactement? Quel était son rôle
au sein de la communauté?

Machikoue de babiche |
|
|
Le
mot "Chamane" est en réalité un mot de langue
étrangère. Il était utilisé en Sibérie par les
peuples de langue Toungouse pour désigner leurs
"intermédiaires spirituels". La base du
chamanisme est la croyance d'un monde spirituel
parallèle au nôtre, habité par des esprits puissants
qui sont présents dans toutes les manifestations
naturelles telles les tremblements de terre, les orages,
les raz de marées, les arbres, les rochers etc... On
croyait que certaines personnes avaient le pouvoir
d'entrer en communication avec les esprits de ce monde
parallèle lorsqu'elles étaient en transe ou dans un
état de conscience modifiée. Parmi les premiers
européens a observer ces personnes et a en rendre compte,
on retrouve les trappeurs Français du Canada qui furent
témoins de cérémonies de guérisons où évoluaient
des chamanes. Dès lors, ils les appelèrent
"médecins" d'où l'appellation d"homme
médecine". Ce terme (médecine) a été utilisé
par la suite pour désigner tout ce qui était relié au
monde du sacré et du spirituel. (sacs-médecine, roue
médecine etc...)
Le rôle de ces
"praticiens sacrés" était de maintenir
l'équilibre entre la tribu et le monde des esprits,
assurant ainsi le succès de la chasse, de la pêche et
de la récolte et prévenant les maladies qui
découlaient d'une désobéissance envers certaines
pratiques.
Le chamanes
opéraient de toutes sortes de manières et avec toutes
sortes d'instruments. Ils entraient en transe grâce au
jeûne, en s'infligeant des souffrances volontairement,
en chantant, en tambourinant violemment. Le tambour
était en fait un accessoire très important dans la
pratique du chamanisme.
|

| Le
père Jésuite Paul Lejeune fait cette description d'un
cérémonie de guérison à laquelle il participe au
début de la colonie. "...cet homme (le chamane)
entrait comme en furie, chantant criant, hurlant, faisant
bruire son tambour de toutes ses forces cependant les
autres hurlaient comme lui et faisaient un tintamarre
horrible.... ...il baissait la tête, soufflait sur son
tambour puis vers le feu, il sifflait comme un
serpent, il ramenait son tambour sous son menton,
l'agitant et le tournoyant, il en frappait la terre de
toutes ses forces...
On peut facilement
s'imaginer la réaction du religieux envers ces pratiques
qu'il qualifiera dans ses écrits de
"niaiseries" et de "superstitions".
|
|
Tamtam en chevreuil |
|

Ensemble de
purification spirituelle |
|
|
Les
gens faisaient appel au chamane pour se guérir mais
aussi pour influencer le temps, pour prédire où se
trouvait le gibier et pour communiquer avec des parents
ou amis éloignés ou encore pour guider les âmes des
morts lorsqu'ils traversaient sur le "Tshipaï
meshkenau", le chemin des âmes.
La cérémonie de la tente
tremblante (kushapetshikan) était un moyen de
communication avec le monde spirituel utilisé par les
chamanes qui s'est transmis jusqu'à nos jours. Au milieu
du XX ième siècle, le Dr J. Rousseau raconte que la
tente tremblante était une construction conique, faite
de 5 troncs d'arbres ébranchés et enfoncés dans le sol
à un pied de profondeur autour d'un cerceau de quatre
pieds de diamètre. Un autre cerceau plus étroit
réunissait ensuite le faisceau de perches à huit pieds
de terre. Après avoir coupé ce qui dépassait, le tout
était recouvert d'écorce ou de toile.
|
Une fois la tente prête,
le chamane y entrait au crépuscule. Sa prière initiale attirait
les esprits qui hantaient les plantes, les animaux, l'air, l'eau
et les roches. Ils entraient dans la tente en faisant claquer les
parois. Les esprits se posaient sur les cerceaux ou ailleurs. Ces
esprits pouvaient être très nombreux dans la tente. Ils
étaient souvent aussi petits que des mouches malgré la force de
leur voix. Le chamane pouvait demander aux esprits venus de
lointains villages d'amener avec eux l'âme d'une personne dont
on désirait avoir des nouvelles. Tout au long de la cérémonie,
le chamane restait silencieux. Les esprits ne parlaient pas par
sa bouche. Ils chantaient et dialoguaient dans une langue
inconnue des mortels et des autres chamanes.

| On
est souvent tenté de confondre chamanisme et
sorcellerie. Mais alors que le chamane travaillait pour
le bien de la communauté et le bien de tous, le sorcier
lui, ne cherchait qu'à faire le mal et agissait le plus
souvent dans l'anonymat le plus complet. Dans certaines
nations amérindiennes, le sorcier qui était découvert
risquait la mort. Par contre chez les peuples de la
Taïga, le sorcier ne risquait pas grand chose puisque
c'était son client qui était tenu pour responsable par
la famille de la victime.
Généralement les chamanes
étaient des hommes mais, dans certaines nations
amérindiennes, des femmes ménopausées pouvaient aussi
tenir ce rôle. Avant leur ménopause, les femmes
étaient exclues du chamanisme à cause du sang menstruel
qui était le sujet de plusieurs tabous et était même
parfois considéré comme impur. On croyait en effet que
le sang menstruel était une substance extrêmement
dangereuse qui pouvait enlever au chamane ses pouvoirs
sacrés.
Devenir chamane
était souvent l'affaire de toute une vie. Chez certains
peuples Iroquoïens, on croyait qu'un homme efféminé,
homosexuel ou avec un handicap avait été choisi par les
esprits pour devenir chamane. Chez d'autres nations,
c'était par le rêve ou par une vision que l'on savait
qu'on était destiné à devenir
"homme-médecine". Chez les Washos du Grand
bassin, on ne recherchait pas ce pouvoir surnaturel.
L'élu était d'abord contacté par une série de rêves
dans lesquels apparaissait un animal ou un fantôme. Les
Washos redoutaient ce pouvoir puisqu'il était
dangereux. Celui qui ignorait ce pouvoir était
tourmenté par un esprit appelé Wegaleyo. Mais, quand
l'élu acceptait de se soumettre, il était instruit par
ce même esprit qui lui enseignait son chant sacré
personnel et lui montrait les objets qu'il devrait
utiliser lors des cérémonies. Par la suite, l'élu
devait suivre une "formation" auprès d'un
chamane reconnu qui pouvait lui transmettre son savoir-faire.
Bien qu'il existe
encore aujourd'hui des chamanes dignes de ce nom, comme
chez les Navajos, ces derniers ne sont pas légions.
Plusieurs personnes se targuent d'être des hommes ou des
femmes médecine et pratiquent le chamanisme auprès
d'une clientèle crédule et facile à exploiter. Il
suffit toutefois de gratter un peu la surface et de poser
des questions pour exposer leur imposture. Les chamanes
sont-ils en voie de disparaître? C'est une question qui
mériterait qu'on s'y attarde. En attendant que quelqu'un
nous éclaire plus à fond je vous laisse sur ces
paroles d'un sage amérindien.
|
|
Capteur de rêve
|
Roue de médecine |
|

"Les pensées
que nous envoyons sont comme des flèches, prenons garde
où nous les dirigeons affin de ne pas devenir notre
propre cible."
Nathalie St-Pierre
|